mardi 24 mars 2015

KR 1.3

De notre passage sur la station E.U.-One, il ne me reste que très peu de souvenirs. Des scanns-pass, des holos, des flots de datas et de teks, des militaires et des officiels officiants, et encore plus de teks, de militaires et d'officiels, et encore plus d'uniformes Haniwa, le tout tournoyant efficacement autour de notre troupe groggy de civils (colons ? gens ? moutons ?). On nous a gentiment parqués dans le sas d'accueil principal. Les images du monde défilaient sur les murs; une armée hétéroclite s'enfonçait dans la Zone agricole que nous venions de quitter, dévastant les serres en direction du Rez-de-Chaussée. Il semblait évident, même vu d'orbite, que l'AU ne se retenait plus ; la rumeur du départ était en train de faire sauter les derniers verrous, les gouvernements continuaient de nier mais la vieille couverture civilisationnelle craquait de toute part. Le PC arriverait-il à nous faire tous partir ? A ce stade, je réalisai à quel point c'était malin de leur part de nous montrer ça maintenant, histoire que l'on se sente convenablement privilégiés et reconnaissants.

Un peu plus loin, Mo parlait à sa fille, les images baignaient son visage de lueurs changeantes comme elles se reflétaient sur ses joues humides. L'enfant le regardait fixement, buvant sans bouger larmes et paroles. Devant moi, les deux ados que j'avais croisés à la piscine se tenaient enlacées, les yeux fermés.
Une immense fatigue me saisit par les pieds puis remonta le long de mes jambes. Je repensai à mon délire d'Ylan-Ahh sortant du sas en lamé noir ; avec un peu de chance l'explosion attendue du monde précipiterait notre départ et nous épargnerait les cérémonies.
Après deux ou trois discours, dont j'oubliai l'inanité avant même qu'ils ne parviennent à mes oreilles, on nous dirigea un par un vers les douches soniques. En sortant, je me retins d'aller vérifier le site d'implantation de ma bio-puce, ce qui aurait singulièrement manqué d'élégance. Ils nous distribuèrent des patchs vierges, qui seraient chargés à bord des navettes, puis nous fûmes dirigés vers les sas de transfert par les femmes et les hommes en gris du Haniwa, toujours avec la même délicatesse, comme un pool d'infirmiers en charge de malades au stade terminal. Avant de me mettre à bêler, je réalisai soudain que ce dernier couloir allait me conduire plus loin de la Terre que je ne l'avais jamais été. Tout mon être se serra dans une contraction existentielle majeure et je fus instantanement réduit à une boule de honte et de chagrin. Les dernières images du monde que j'emporterais seraient celles des émeutes et des carnages.
Je me laissai glisser sur les genoux. Une main se crocha sur mon épaule ; Mo s'accroupit à côté de moi, sa fille toujours accrochée à son cou : "Ça va aller, Ylan, ça va aller" ; la petite vint cueillir du bout de ses doigts une larme que je n'avais pas senti couler : "Faut pas pleurer", me dit-elle d'une toute petite voix curieusement éraillée.

Les navettes étaient celles du Vaisseau, rien à voir avec les épaves qui transféraient les passagers depuis les bases de lancement au sol. On retrouva les cocons ; devant chacun d'entre eux flottait le logo d'Haniwa. Nos patchs se connectèrent aux systèmes auxiliaires de la Navette tandis que nous nous écartions en douceur de la Station. Une image prenait forme au sein de la brume pixellisée. Le Vaisseau apparut enfin, invraisemblable insecte mécanique épinglé sur le velours de l'espace, le chapelet de cylindres enfilés comme des perles de carbone sur le moyeu central, les panneaux déroulant autour leurs longues ellipses, le bouquet des réacteurs auxiliaires enserrant la noirceur monumentale de l'inverseur, les dentelles des grappes distales d'unités de com et d'observation, et, pour apprécier l'énormité du truc, les moucherons minuscules et scintillants qui vibrillonnaient tout autour, dont certains étaient probablement des plate-formes de maintenance trois ou quatre fois plus grosses que les navettes. Les ados devant moi souriaient et s'échangeaient des commentaires à voix basse. Le Vaisseau, dans sa révolution, exposa la partie dépolarisée d'un des cylindres. Un "Oh !" collectif pré-orgasmique s'échappa de notre groupe. La Terre s'oubliait déjà. Là encore, comme sur la Station, c'était bien pensé : après la barbarie à laquelle nous échappions, la pure magnificience de la technologie, rutilante sur fond d'infini...
Nous nous sommes rapprochés du Haniwa et le changement de perspective organisa l'image en un plafond gigantesque, écrasant : le bord du moyeu. L'entrée d'un dock finit par envahir le visuel, avant d'être remplacé par le Logo ; nous étions arrivés.
Nous nous sommes retrouvés, encadrés par l'équipage des navettes, sur une très large plate-forme aux parois de laquelle défilaient schémas et consignes. Mo me tournait le dos, sa fille me regardait par-dessus son épaule, ses yeux de corbeau sous la tignasse de vieux cygne. Elle chuchota : "Ils sentent pas, les gens gris". J'accrochai le regard d'une des femmes du Haniwa qui fixait la petite et me fit un sourire magnifique quand elle vit que je l'observai, toujours le même putain de sourire. Merde, ça devrait être une marque déposée.
La plate-forme nous a déposé dans un hall gigantesque dont les baies s'ouvraient sur l'immensité du premier cylindre, un paysage étrangement nappé de brume d'ou émergeait ce qui me fit penser à de très hauts derricks. Ils avaient installé un buffet dans un coin de la salle où nous nous sommes regroupés silencieusement. Je me suis approché d'une desserte, attiré par la silhouette d'une femme attifée comme au siècle dernier, longues jambes maigres gainées dans un jean orange sous une tunique à motif cachemire pourpre, une horreur réconfortante comme un vieux pyjama. Elle dévisageait le tableau de commandes d'une fontaine à vapeur, d'un air délicieusement mélancolique et je pensai à ma tante ; elle aurait pu être une de ses désuètes copines bavaroises. Je l'entendis murmurer quelque chose finissant par "Merde" en français et je m'approchai encore un peu : "Alors, qu'est ce qu'ils proposent ?". Elle sursauta et se retourna brutalement. "Pardon, je ne voulais pas", je commençai. "Non, ça va, c'est juste que le français... j'ai plus l'habitude". Elle pencha légérement sa tête sur le côté pour me regarder : "Vous n'êtes pas français". Ce n'était pas une question. "Non, ma mère seulement. Ylan Au..". Elle me coupa, : "Laisse tomber le nom de famille, ça veut plus rien dire ici, non ? Je m'appelle Sophie".
Je me penchai à mon tour sur le tableau : que du très connu, presque toute la gamme des stimulateurs endocrines, quelques souches de THC Bio certifiées, les classiques inhibiteurs de recapture neurostim, et une intéressante déclinaison de récepteurs endorphines intracytes... Rien d'explosif, juste ce qui permettait de se sentir confortablement tiède, clairvoyant et raisonnable. Je regardai sur les tables : des jus de fruits, des fontaines de pseudo-café no-cafeine, des carafes de ce cidre d'algue qui faisait fureur sur le vieux continent, de l'eau. "Pas d'alcool, bien sûr, que des inhibiteurs pour le peuple !" me chuchota ma voisine.
Une femme en gris vint nous expliquer que toutes les denrées étaient produites sur le Vaisseau, ils avaient même plus de deux cents variétés de fruits en culture, que nous visiterions les fermes quand tout le monde serait arrivé, qu'en attendant nous serions logés provisoirement dans ce cylindre et que le commandant s'adresserait à nous sous peu, avant que nous puissions aller nous reposer dans nos quartiers.
J'écoutai à moitié, envahi par une sensation désagréable ; je me demandai si la femme qui s'adressait à nous était celle qui avait fixé Lianette sur la plate-forme ascenseur. Je tentai de faire le tour des membres de l'équipage qui croisaient dans le hall, des grands, mais pas trop, des plus petits mais pas trop, des bruns, des blonds, des Noirs et des Asiatiques, mais pas de mâchoires rétrognathes ni de nez tordus, pas de gros ni de maigres, pas d'épaules voutées ou de démarches bancales ; pas de vieux non plus, juste un ou deux joliment grisonnants.
La femme avait fini son discours, elle se tourna vers quelques uns de ses collègues debout à l'orée de notre groupe. Quelque chose dans son profil accrocha la lumière dans le mouvement. Dans ses yeux. Comme si sa cornée avait capté un reflet. Je repensai aux mots de la petite : "Ils sentent pas".
"Des andros", laissai-je échapper au moment même au Sophie posait sa main sur mon avant-bras, et serrait.

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